Une épaule abîmée, l’Adagio BWV 974 de Bach, une bulle de protection, une plongée dans l’inconscient, les fascias du corps, le surgissement des sons intérieurs... Le tout réuni dans une expérience d’autohypnose lors d’une intervention chirurgicale délicate.
A. DESCRIPTION DU PHÉNOMÈNE DE L’AUTOHYPNOSE
Cette opération est programmée le 18 juin 2024. Un an auparavant j’avais utilisé l’autohypnose pour l’opération de mon hallux valgus, afin de gérer la douleur du garrot mis à la racine de la cuisse pour empêcher l’hémorragie. Anesthésie loco-régionale, excellent chirurgien, bienveillante anesthésiste, support de la musique de Chopin le Nocturne n° 20 si émouvant où j’étais spectatrice, l’opération fut une réussite, me permettant d’aller danser au mariage de ma fille bien aimée... qui fut aussi un feu d’artifice sublime... Le choix de l’anesthésie loco-régionale était guidé par deux facteurs :
• difficultés importantes d’intubation huit ans auparavant, pour l’opération de l’épaule cette fois à droite, avec réveil difficile et surveillance post-opératoire ;
• de mon côté, effets secondaires de l’anesthésie générale importants : troubles de concentration, fatigue intense et désorientation dans le temps d’une durée de deux mois. En conséquence, je décidais d’utiliser l’autohypnose pour l’épaule gauche.
Là, les conditions techniques étaient différentes de celles de mon pied, à savoir casque figeant la tête, juste un trou pour respirer, champ opératoire me couvrant même le visage. Bien, il me fallait convaincre le jour J le médecin anesthésiste en plaidant ma cause avec quelques aménagements nécessaires : pas de masque ni champ opératoire étouffant mon visage à mettre à distance de moi, demi-assise si possible, OK pour le casque avec les écouteurs sous le casque, et support du son de la musique du grandiose Jean-Sébastien Bach, Adagio BWV 974 à mettre en boucle. J’ai eu la chance d’avoir un anesthésiste à l’écoute et bienveillant, ayant lui-même une certaine connaissance des bienfaits de l’hypnose. Il lui fallait convaincre le reste de l’équipe chirurgicale dont le chirurgien. Ce dernier m’avait opérée huit ans auparavant de l’autre épaule. Là aussi chirurgien bienveillant à l’esprit ouvert, anesthésie loco-régionale et perfusion prête au cas où. Mise en place des alliances avec de sacrées surprises... Première alliance avec le chirurgien : facile d’établir ce lien de confiance totale avec lui, le connaissant auparavant, de plus ses qualités professionnelles et humaines et son humilité ne sont plus à démontrer...
Deuxième alliance avec moi-même : me faire confiance totalement... je me jetais dans l’inconnu quand même... La stratégie la plus solide est justement de faire appel à toutes mes ressources intérieures, à les mobiliser ainsi, retrouver en mon centre (mon hara) ce lieu de sécurité absolu et de m’y mettre dedans.
Premier temps, créer les conditions favorables à l’autohypnose :
• prendre plusieurs inspirations/expirations (cohérence cardiaque 5 inspir./5 expir. de 5 secondes) ;
• s’aligner comme en méditation pour installer ce calme intérieur, toujours centrée sur la respiration ;
• mes yeux se fermèrent doucement, bercée par la musique de Bach, prête à la plongée sous-marine ;
• pour y accéder, il faut se figurer un sablier où le haut représente le conscient, et le bas l’inconscient ;
• toujours se concentrer sur ce souffle, on traverse un goulot où on accède à l’immense réservoir de l’inconscient. Ce dernier grandit de plus en plus tandis que l’espace du conscient s’amenuise d’autant : la dissociation a lieu.
Cependant, il est indispensable de garder une petite zone de conscient afin de pouvoir se réassocier au retour ou en cas de danger imminent. Comme le Petit Poucet, il faut prévoir ses arrières.
Deuxième temps, construire son lieu de sécurité absolu. Pièce maîtresse de l’édifice, pourtant si simple à construire :
• moi au centre, sous la forme de la petite fille de 5 ans à la robe blanche avec ses longues nattes et aux pieds nus qui a vraiment existé ;
• j’y ai mis mon baobab, majestueux, s’élevant dans le ciel et aux racines si solides, de mon Afrique lointaine ;
• j’y ai mis mon petit singe ouistiti « Boubou » que j’ai apprivoisé, malin, chapardeur ; - et bien d’autres choses... qui m’ont nourrie et gardée en « VIE » malgré tous les aléas...
Troisième temps, édifier une bulle de protection solide autour : Mon inconscient me montre un filet aux mailles serrées et fines en or. Je l’adopte, me procurant à la fois agilité et solidité, comme en art martial pour adapter sa défense. Puis je descends dans mon sous-marin, prête à assister en tant que spectatrice au concert de Bach, mais surprise inattendue... j’étais actrice ! Troisième alliance avec Bach En effet, Bach m’apparaît en vieux monsieur à lunettes dans une gare près d’une locomotive noire fumant le charbon, aux quatre premières notes répétitives du do (d’en haut), impératif, me tend sa main gauche et me dit : « dépêche-toi, vite, la locomotive part », et moi instantanément je redeviens la petite fille de 5 ans à la robe blanche qui attrape sa main à la volée avec ma main droite... Dans cet immense espace de l’inconscient, je me rends compte que l’espace-temps n’existe plus : Bach est d’un autre siècle et moi je me retrouve soixante-cinq ans en arrière et pourtant nous sommes en lien...
J’ai choisi Bach et précisément cet adagio pour m’accompagner : musique simple, régulière, de structure binaire, pragmatique. La sensation qu’il vous tient par la main pour monter les marches une à une avec une telle facilité, toujours plus haut avec des phases d’horizontalité à chaque palier. Je ne peux m’empêcher de faire le parallélisme avec la danse du corps, de type binaire aussi, des derviches tourneurs, ordre fondé par le grand philosophe soufi arabo-persan Rûmî : il exprimait son amour de Dieu au travers du corps, alors que Bach l’exprime par le son. Après, nous voilà dans une immense salle de style Versailles, parquet en bois, plafond haut avec des lustres, dorures... Moi je devenais une belle jeune fille habillée en soie bleue, dansant aux sons de la musique et devenant les sons... Puis un escalier à gauche en simple ciment, Bach me reprend la main et nous arrivâmes dans une salle du même style. Là, j’entendais pour la première fois avec stupeur les sons intérieurs : le la, si, mi, etc. avaient chacun un espace, un volume précis, et surtout contenaient une force bien précise allant de l’intérieur vers l’extérieur (le son extérieur n’étant qu’un écho du son intérieur). Pour le la, par exemple, on aurait dit un volcan qui explose avec une puissance bien calibrée...
J’entendais enfin les sons intérieurs, moi qui peinais à entendre les sons extérieurs. Je compris après analyse pourquoi le grand Beethoven devenu sourd entendait parfaitement les sons intérieurs et a pu écrire ses symphonies sublimes de plusieurs heures. Quant à moi, j’ai décodé environ 4 minutes. Je compris également pourquoi le langage de la musique est dit universel : la force contenue dans un son précis, sa place dans l’espace lui est propre.
Toute personne quelle que soit sa langue maternelle ou sa culture est capable de le percevoir, d’où les mêmes états d’émotions nous traversant et l’intérêt de la musicothérapie en tant que soin. À nouveau un escalier en ciment tournant à gauche aboutit à une troisième salle : il y avait là un livre immense avec les lignes du solfège et les notes de musique de l’Adagio ! Je redevins si petite et entra à pieds joints dans les notes, devenant tour à tour un do, un la, un si, etc. Pour passer d’une phrase à l’autre, je devenais un petit singe, accrochée aux branches des notes...
Certaines phrases étaient si belles, je devenais un aigle majestueux, planant au-dessus de l’océan au regard perçant... ou l’enfant allongée sur une branche me prélassant comme les chats... ou bondissant d’une note à l’autre sur la rivière, ou l’enfant agile grimpant dans les manguiers pour cueillir les mangues et les jeter au sol à ma bande de copains (elles avaient un goût unique les mangues de mon Afrique...), ou jouant à se laisser glisser à plat ventre sur les notes de Bach en poussant des cris de joie en dévalant la pente du garage quand il pleuvait... Ah, Bach ! mon enfant intérieur s’est rempli de joie et de liberté et vous remercie ! Puis nous arrivâmes au quatrième niveau : ici, il n’y avait aucune salle. Nous nous tenions côte à côte, à la lisière d’un espace : devant nous une immensité sans limite de neige d’une blancheur si éclatante, majestueuse, pure, nous laissant sans voix, si silencieuse, où il ne faisait pas froid. En s’imprégnant devant ce qui est, derrière ce silence, il y avait des petits sons semblables à des « crépitements » un peu partout qui sortaient : la VIE prête à éclore sous diverses formes par tous les pores de la neige... Tant de douceur, de tendresse, de lumière émanaient de cet espace où le temps était suspendu... nous étions traversés par ce qui s’exprimait devant nous avec cette blancheur immaculée... Subitement, je me rendais compte que Bach et moi étions UN devant tant de grâce... nous avons dépassé la dualité ! Bach a voulu s’avancer dans cette neige en m’entraînant avec lui, mais comme quelque chose l’en empêchait, une sensation d’une présence supérieure lui intimant l’ordre de s’en aller.
Bach attristé reconnut notre finitude d’humain : c’est très bien exprimé dans ses quatre dernières notes si tristes... Nous rebroussâmes chemin par les escaliers sans passer par les salles. Cet Adagio est mis en boucle avec le même schéma répétitif. Ce vécu spirituel est un cadeau inestimable que m’a donné Bach à partager avec lui concernant sa ferveur envers Dieu. Effectivement, au-delà de nos différences religieuses (chemins ou vêtements différents), le but est le même : l’UN et on avait touché du doigt l’essentiel... Rûmî l’avait nommé Houa (« Lui » en arabe). Avant de partir, je me suis appropriée un bout de cette neige blanche sous forme d’une petite bougie mise sur ma tête. Ça lui arrive de vaciller devant tant de noirceurs visibles dans ce monde d’ici-bas actuel (!), le matin je souffle dessus avec toutes mes forces pour la re-allumer... Ceci est mon vécu, ma vérité exprimée. Je ne prétends pas que ce soit la vérité. Cependant deux écueils sont survenus durant l’opération, ayant failli compromettre le bon déroulé hypnotique : • Le premier : l’infirmière anesthésiste avait mis sa propre musique dans la salle d’opération d’à côté à haute voix genre « techno ». Cette musique interférait avec la mienne, d’autant plus que je la percevais comme une coquille « vide » d’énergie de l’intérieur. Etant dans un état de transe profonde, je ne pouvais lui dire de couper le son.
Seule solution, la circonscrire par mon esprit dans un coin à droite dans l’espace en l’enfermant dans une bulle bien étanche et sa présence fut négligeable.
• Le deuxième : le rôle de mon chirurgien préféré ! J’étais à deux espace-temps différents : dans l’inconscient (mon concert Bach) et très partiellement dans le conscient (le chirurgien). Je lui avais confié mon épaule en le priant de bien la réparer puis de me la restituer. Aussi j’avais un oeil et une oreille sur lui :
• j’ai senti quatre traits d’incision précis ; • comme un tube de 1 centimètre de diamètre et 3 centimètres de long (?) qui rentrait dans mon épaule du bas vers le haut ;
• puis un liquide versé en quantité (de l’eau pour laver et hydrater les tissus ?) ;
• puis un mouvement d’une grande force comme pour remonter les morceaux de muscles du bas vers le haut (il cherchait à les réunifier vers le haut pour les accrocher sous l’acromion) ;
• puis sensation d’une abrasion horizontale hyper douloureuse ! Ah là, la louve tapie au fond de moi s’est manifestée pour défendre son territoire avec des grognements intenses : « mumm, mumm... », montrant ses dents, prête à en découdre avec l’ennemi ! Je suis sortie de mon état entre deux eaux.
En effet, ma bulle de protection en mailles fines que je pensais robuste ne protégeait plus mon lieu de sécurité. Heureusement le chirurgien comprit mon message et s’arrêta, l’infirmière anesthésiste me dit : « que fait-on, on vous endort ? » Là, je regardai en moi pour faire l’état des lieux et vis qu’en fait il s’agissait juste d’abrasions superficielles de plusieurs mailles de mon tissu, aucune perforation. Je répondis : « je gère »... je replongeai dans mon état profond et avec mes mains virtuelles fit la réparation illico. Heureusement, ce chirurgien très à l’écoute comprit et reprit le travail qu’il avait à faire, mais doucement... et tout se termina parfaitement. J’ai su plus tard qu’il abrasait l’acromion pour laisser de la place aux muscles pour s’y loger : il a utilisé une fraise tournant à 8 000 tours/minutes ! Non, mais ! C’est sûr que je n’ai pas du tout aimé...
• perception également qu’il raccommodait des faisceaux pour les solidariser avec une aiguille courbe, et ce avec minutie et régularité, digne de la haute couture...
• puis perception d’entendre le bruit d’un marteau... pour enfoncer un clou (?) : quatre à cinq coups concis et à la bonne profondeur, alors que je ne percevais pas l’introduction du présumé clou... Ah, il sait ce qu’il fait...
• enfin, je perçus qu’on enlevait le champ opératoire, mettait la lumière sur moi, et j’ai entendu le chirurgien me dire « c’est terminé ». Je n’ai pas bougé de suite car j’avais encore quelques minutes de mon merveilleux concert à terminer. Je me suis réassociée facilement, ayant mémorisé le chemin du retour. Quelques inspirations/expirations, me voilà dans l’ici et maintenant et je dis au chirurgien « déjà ? », et lui de répondre : « ça fait 1 h 15 et vous êtes bien courageuse, Madame Cadra ! ».
Oui, il s’agit de courage, mais il n’est ni physique, ni mental. C’est le courage de lâcher prise et d’accepter d’aller plonger en profondeur dans cet immense réservoir inconnu (l’inconscient) où il n’y a aucun repère tangible auquel s’accrocher, sinon de faire confiance (alliance) avec cette sagesse universelle : appelons-la ainsi, comme la grande thérapeute Teresa Robles, pour ne froisser personne (croyants en Dieu, athées, agnostiques, polythéistes, les ni-ni) et s’éviter de griller sur un bûcher... C’est la clé magique qu’apporte l’hypnose grâce au génie d’Erickson. Pour avoir le coeur net, je demandai au chirurgien s’il avait bien utilisé un marteau pour planter un clou ? « Oui, comme tout chirurgien, je ne peux m’empêcher d’utiliser mon marteau... » c’était donc vrai... et il a en plus de l’humour, l’ami ! J’en profite pour remercier vivement ce chirurgien, cet anesthésiste et toute l’équipe autour. Quant aux suites opératoires : excellentes.
Pour lire la suite...
A. DESCRIPTION DU PHÉNOMÈNE DE L’AUTOHYPNOSE
Cette opération est programmée le 18 juin 2024. Un an auparavant j’avais utilisé l’autohypnose pour l’opération de mon hallux valgus, afin de gérer la douleur du garrot mis à la racine de la cuisse pour empêcher l’hémorragie. Anesthésie loco-régionale, excellent chirurgien, bienveillante anesthésiste, support de la musique de Chopin le Nocturne n° 20 si émouvant où j’étais spectatrice, l’opération fut une réussite, me permettant d’aller danser au mariage de ma fille bien aimée... qui fut aussi un feu d’artifice sublime... Le choix de l’anesthésie loco-régionale était guidé par deux facteurs :
• difficultés importantes d’intubation huit ans auparavant, pour l’opération de l’épaule cette fois à droite, avec réveil difficile et surveillance post-opératoire ;
• de mon côté, effets secondaires de l’anesthésie générale importants : troubles de concentration, fatigue intense et désorientation dans le temps d’une durée de deux mois. En conséquence, je décidais d’utiliser l’autohypnose pour l’épaule gauche.
Là, les conditions techniques étaient différentes de celles de mon pied, à savoir casque figeant la tête, juste un trou pour respirer, champ opératoire me couvrant même le visage. Bien, il me fallait convaincre le jour J le médecin anesthésiste en plaidant ma cause avec quelques aménagements nécessaires : pas de masque ni champ opératoire étouffant mon visage à mettre à distance de moi, demi-assise si possible, OK pour le casque avec les écouteurs sous le casque, et support du son de la musique du grandiose Jean-Sébastien Bach, Adagio BWV 974 à mettre en boucle. J’ai eu la chance d’avoir un anesthésiste à l’écoute et bienveillant, ayant lui-même une certaine connaissance des bienfaits de l’hypnose. Il lui fallait convaincre le reste de l’équipe chirurgicale dont le chirurgien. Ce dernier m’avait opérée huit ans auparavant de l’autre épaule. Là aussi chirurgien bienveillant à l’esprit ouvert, anesthésie loco-régionale et perfusion prête au cas où. Mise en place des alliances avec de sacrées surprises... Première alliance avec le chirurgien : facile d’établir ce lien de confiance totale avec lui, le connaissant auparavant, de plus ses qualités professionnelles et humaines et son humilité ne sont plus à démontrer...
Deuxième alliance avec moi-même : me faire confiance totalement... je me jetais dans l’inconnu quand même... La stratégie la plus solide est justement de faire appel à toutes mes ressources intérieures, à les mobiliser ainsi, retrouver en mon centre (mon hara) ce lieu de sécurité absolu et de m’y mettre dedans.
Premier temps, créer les conditions favorables à l’autohypnose :
• prendre plusieurs inspirations/expirations (cohérence cardiaque 5 inspir./5 expir. de 5 secondes) ;
• s’aligner comme en méditation pour installer ce calme intérieur, toujours centrée sur la respiration ;
• mes yeux se fermèrent doucement, bercée par la musique de Bach, prête à la plongée sous-marine ;
• pour y accéder, il faut se figurer un sablier où le haut représente le conscient, et le bas l’inconscient ;
• toujours se concentrer sur ce souffle, on traverse un goulot où on accède à l’immense réservoir de l’inconscient. Ce dernier grandit de plus en plus tandis que l’espace du conscient s’amenuise d’autant : la dissociation a lieu.
Cependant, il est indispensable de garder une petite zone de conscient afin de pouvoir se réassocier au retour ou en cas de danger imminent. Comme le Petit Poucet, il faut prévoir ses arrières.
Deuxième temps, construire son lieu de sécurité absolu. Pièce maîtresse de l’édifice, pourtant si simple à construire :
• moi au centre, sous la forme de la petite fille de 5 ans à la robe blanche avec ses longues nattes et aux pieds nus qui a vraiment existé ;
• j’y ai mis mon baobab, majestueux, s’élevant dans le ciel et aux racines si solides, de mon Afrique lointaine ;
• j’y ai mis mon petit singe ouistiti « Boubou » que j’ai apprivoisé, malin, chapardeur ; - et bien d’autres choses... qui m’ont nourrie et gardée en « VIE » malgré tous les aléas...
Troisième temps, édifier une bulle de protection solide autour : Mon inconscient me montre un filet aux mailles serrées et fines en or. Je l’adopte, me procurant à la fois agilité et solidité, comme en art martial pour adapter sa défense. Puis je descends dans mon sous-marin, prête à assister en tant que spectatrice au concert de Bach, mais surprise inattendue... j’étais actrice ! Troisième alliance avec Bach En effet, Bach m’apparaît en vieux monsieur à lunettes dans une gare près d’une locomotive noire fumant le charbon, aux quatre premières notes répétitives du do (d’en haut), impératif, me tend sa main gauche et me dit : « dépêche-toi, vite, la locomotive part », et moi instantanément je redeviens la petite fille de 5 ans à la robe blanche qui attrape sa main à la volée avec ma main droite... Dans cet immense espace de l’inconscient, je me rends compte que l’espace-temps n’existe plus : Bach est d’un autre siècle et moi je me retrouve soixante-cinq ans en arrière et pourtant nous sommes en lien...
J’ai choisi Bach et précisément cet adagio pour m’accompagner : musique simple, régulière, de structure binaire, pragmatique. La sensation qu’il vous tient par la main pour monter les marches une à une avec une telle facilité, toujours plus haut avec des phases d’horizontalité à chaque palier. Je ne peux m’empêcher de faire le parallélisme avec la danse du corps, de type binaire aussi, des derviches tourneurs, ordre fondé par le grand philosophe soufi arabo-persan Rûmî : il exprimait son amour de Dieu au travers du corps, alors que Bach l’exprime par le son. Après, nous voilà dans une immense salle de style Versailles, parquet en bois, plafond haut avec des lustres, dorures... Moi je devenais une belle jeune fille habillée en soie bleue, dansant aux sons de la musique et devenant les sons... Puis un escalier à gauche en simple ciment, Bach me reprend la main et nous arrivâmes dans une salle du même style. Là, j’entendais pour la première fois avec stupeur les sons intérieurs : le la, si, mi, etc. avaient chacun un espace, un volume précis, et surtout contenaient une force bien précise allant de l’intérieur vers l’extérieur (le son extérieur n’étant qu’un écho du son intérieur). Pour le la, par exemple, on aurait dit un volcan qui explose avec une puissance bien calibrée...
J’entendais enfin les sons intérieurs, moi qui peinais à entendre les sons extérieurs. Je compris après analyse pourquoi le grand Beethoven devenu sourd entendait parfaitement les sons intérieurs et a pu écrire ses symphonies sublimes de plusieurs heures. Quant à moi, j’ai décodé environ 4 minutes. Je compris également pourquoi le langage de la musique est dit universel : la force contenue dans un son précis, sa place dans l’espace lui est propre.
Toute personne quelle que soit sa langue maternelle ou sa culture est capable de le percevoir, d’où les mêmes états d’émotions nous traversant et l’intérêt de la musicothérapie en tant que soin. À nouveau un escalier en ciment tournant à gauche aboutit à une troisième salle : il y avait là un livre immense avec les lignes du solfège et les notes de musique de l’Adagio ! Je redevins si petite et entra à pieds joints dans les notes, devenant tour à tour un do, un la, un si, etc. Pour passer d’une phrase à l’autre, je devenais un petit singe, accrochée aux branches des notes...
Certaines phrases étaient si belles, je devenais un aigle majestueux, planant au-dessus de l’océan au regard perçant... ou l’enfant allongée sur une branche me prélassant comme les chats... ou bondissant d’une note à l’autre sur la rivière, ou l’enfant agile grimpant dans les manguiers pour cueillir les mangues et les jeter au sol à ma bande de copains (elles avaient un goût unique les mangues de mon Afrique...), ou jouant à se laisser glisser à plat ventre sur les notes de Bach en poussant des cris de joie en dévalant la pente du garage quand il pleuvait... Ah, Bach ! mon enfant intérieur s’est rempli de joie et de liberté et vous remercie ! Puis nous arrivâmes au quatrième niveau : ici, il n’y avait aucune salle. Nous nous tenions côte à côte, à la lisière d’un espace : devant nous une immensité sans limite de neige d’une blancheur si éclatante, majestueuse, pure, nous laissant sans voix, si silencieuse, où il ne faisait pas froid. En s’imprégnant devant ce qui est, derrière ce silence, il y avait des petits sons semblables à des « crépitements » un peu partout qui sortaient : la VIE prête à éclore sous diverses formes par tous les pores de la neige... Tant de douceur, de tendresse, de lumière émanaient de cet espace où le temps était suspendu... nous étions traversés par ce qui s’exprimait devant nous avec cette blancheur immaculée... Subitement, je me rendais compte que Bach et moi étions UN devant tant de grâce... nous avons dépassé la dualité ! Bach a voulu s’avancer dans cette neige en m’entraînant avec lui, mais comme quelque chose l’en empêchait, une sensation d’une présence supérieure lui intimant l’ordre de s’en aller.
Bach attristé reconnut notre finitude d’humain : c’est très bien exprimé dans ses quatre dernières notes si tristes... Nous rebroussâmes chemin par les escaliers sans passer par les salles. Cet Adagio est mis en boucle avec le même schéma répétitif. Ce vécu spirituel est un cadeau inestimable que m’a donné Bach à partager avec lui concernant sa ferveur envers Dieu. Effectivement, au-delà de nos différences religieuses (chemins ou vêtements différents), le but est le même : l’UN et on avait touché du doigt l’essentiel... Rûmî l’avait nommé Houa (« Lui » en arabe). Avant de partir, je me suis appropriée un bout de cette neige blanche sous forme d’une petite bougie mise sur ma tête. Ça lui arrive de vaciller devant tant de noirceurs visibles dans ce monde d’ici-bas actuel (!), le matin je souffle dessus avec toutes mes forces pour la re-allumer... Ceci est mon vécu, ma vérité exprimée. Je ne prétends pas que ce soit la vérité. Cependant deux écueils sont survenus durant l’opération, ayant failli compromettre le bon déroulé hypnotique : • Le premier : l’infirmière anesthésiste avait mis sa propre musique dans la salle d’opération d’à côté à haute voix genre « techno ». Cette musique interférait avec la mienne, d’autant plus que je la percevais comme une coquille « vide » d’énergie de l’intérieur. Etant dans un état de transe profonde, je ne pouvais lui dire de couper le son.
Seule solution, la circonscrire par mon esprit dans un coin à droite dans l’espace en l’enfermant dans une bulle bien étanche et sa présence fut négligeable.
• Le deuxième : le rôle de mon chirurgien préféré ! J’étais à deux espace-temps différents : dans l’inconscient (mon concert Bach) et très partiellement dans le conscient (le chirurgien). Je lui avais confié mon épaule en le priant de bien la réparer puis de me la restituer. Aussi j’avais un oeil et une oreille sur lui :
• j’ai senti quatre traits d’incision précis ; • comme un tube de 1 centimètre de diamètre et 3 centimètres de long (?) qui rentrait dans mon épaule du bas vers le haut ;
• puis un liquide versé en quantité (de l’eau pour laver et hydrater les tissus ?) ;
• puis un mouvement d’une grande force comme pour remonter les morceaux de muscles du bas vers le haut (il cherchait à les réunifier vers le haut pour les accrocher sous l’acromion) ;
• puis sensation d’une abrasion horizontale hyper douloureuse ! Ah là, la louve tapie au fond de moi s’est manifestée pour défendre son territoire avec des grognements intenses : « mumm, mumm... », montrant ses dents, prête à en découdre avec l’ennemi ! Je suis sortie de mon état entre deux eaux.
En effet, ma bulle de protection en mailles fines que je pensais robuste ne protégeait plus mon lieu de sécurité. Heureusement le chirurgien comprit mon message et s’arrêta, l’infirmière anesthésiste me dit : « que fait-on, on vous endort ? » Là, je regardai en moi pour faire l’état des lieux et vis qu’en fait il s’agissait juste d’abrasions superficielles de plusieurs mailles de mon tissu, aucune perforation. Je répondis : « je gère »... je replongeai dans mon état profond et avec mes mains virtuelles fit la réparation illico. Heureusement, ce chirurgien très à l’écoute comprit et reprit le travail qu’il avait à faire, mais doucement... et tout se termina parfaitement. J’ai su plus tard qu’il abrasait l’acromion pour laisser de la place aux muscles pour s’y loger : il a utilisé une fraise tournant à 8 000 tours/minutes ! Non, mais ! C’est sûr que je n’ai pas du tout aimé...
• perception également qu’il raccommodait des faisceaux pour les solidariser avec une aiguille courbe, et ce avec minutie et régularité, digne de la haute couture...
• puis perception d’entendre le bruit d’un marteau... pour enfoncer un clou (?) : quatre à cinq coups concis et à la bonne profondeur, alors que je ne percevais pas l’introduction du présumé clou... Ah, il sait ce qu’il fait...
• enfin, je perçus qu’on enlevait le champ opératoire, mettait la lumière sur moi, et j’ai entendu le chirurgien me dire « c’est terminé ». Je n’ai pas bougé de suite car j’avais encore quelques minutes de mon merveilleux concert à terminer. Je me suis réassociée facilement, ayant mémorisé le chemin du retour. Quelques inspirations/expirations, me voilà dans l’ici et maintenant et je dis au chirurgien « déjà ? », et lui de répondre : « ça fait 1 h 15 et vous êtes bien courageuse, Madame Cadra ! ».
Oui, il s’agit de courage, mais il n’est ni physique, ni mental. C’est le courage de lâcher prise et d’accepter d’aller plonger en profondeur dans cet immense réservoir inconnu (l’inconscient) où il n’y a aucun repère tangible auquel s’accrocher, sinon de faire confiance (alliance) avec cette sagesse universelle : appelons-la ainsi, comme la grande thérapeute Teresa Robles, pour ne froisser personne (croyants en Dieu, athées, agnostiques, polythéistes, les ni-ni) et s’éviter de griller sur un bûcher... C’est la clé magique qu’apporte l’hypnose grâce au génie d’Erickson. Pour avoir le coeur net, je demandai au chirurgien s’il avait bien utilisé un marteau pour planter un clou ? « Oui, comme tout chirurgien, je ne peux m’empêcher d’utiliser mon marteau... » c’était donc vrai... et il a en plus de l’humour, l’ami ! J’en profite pour remercier vivement ce chirurgien, cet anesthésiste et toute l’équipe autour. Quant aux suites opératoires : excellentes.
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Dr Nelly Cadra
Pédiatre à Vannes, allergologue, homéopathe et ostéopathe. Formée à la pratique de l’hypnose à la faculté de Brest, à l’ARePTA à Nantes, ainsi qu’à Emergences à Rennes.
Commandez la Revue Hypnose et Thérapies Brèves 78
N°78 : Août / Sept. / Oct. 2025
Regards sur l'Hypnose
Julien Betbèze, rédacteur en chef, nous présente ce n°78…
8 / Éditorial : « La transe hypnotique est avant tout une expérience poétique » Julien Betbèze
10 / En couverture : Florence Cadène Magnétisme animal Sophie Cohen
12 / Internalisation d’un lien sécurisant Théo, 10 ans et « son » anxiété d’endormissement Arnaud Zeman
24 / Le témoin intérieur et la honte Tout le monde est mieux que moi Géraldine Garon et Solen Montanari
36 / Sortir de l’adoration du produit Dissiper les ruminations du veau d’or : les clés du traitement des addictions David Vergriete et Alexandrine Halliez
ESPACE DOULEUR DOUCEUR
46 / Introduction Gérard Ostermann
50 / Cris et hypnose Répondre aux cris des personnes âgées grâce à l’hypnose Hélène Pousset Abbouchi
58 / Autohypnose pour mon épaule gauche (rupture de la coiffe des rotateurs) et le couple hypnose/fascia Nelly Cadra
73 / DOSSIER REGARDS SUR L’HYPNOSE
74 / Voyage IRM au coeur de l’expérience hypnotique. Exploration de la portée clinique de l’hypnose Jean-Philippe Cottier et Valentin Lefèvre
84 / L’hypnose et le dormeur éveillé Entre songe et pensée Alexandru Cupaciu
88 / Hypnose de spectacle : bénéfices ou dangers pour le sujet Stéphane Radoykov
94 / Une rencontre Être avec... Roxane Yvernay
RUBRIQUES
- QUIPROQUO
102 / Rencontre S. Colombo, Muhuc BONJOUR ET APRÈS...
106 / Marie, ou l’accompagnement d’une patiente lors d’un traitement de cancer Sophie Cohen LES CHAMPS DU POSSIBLE
110 / Ce que le corps ne dit pas, mais que l’hypnose écoute : croire pour transformer Adrian Chaboche CULTURE MONDE
114 / L’appel de l’âme Venir au monde dans le village Hmong de Cacao Alice Mancinelli
LIVRES EN BOUCHE
120 / J. Betbèze, S. Cohen
125 / ESPACE FORMATIONS
Illustrations: Florence CADÈNE
Regards sur l'Hypnose
Julien Betbèze, rédacteur en chef, nous présente ce n°78…
8 / Éditorial : « La transe hypnotique est avant tout une expérience poétique » Julien Betbèze
10 / En couverture : Florence Cadène Magnétisme animal Sophie Cohen
12 / Internalisation d’un lien sécurisant Théo, 10 ans et « son » anxiété d’endormissement Arnaud Zeman
24 / Le témoin intérieur et la honte Tout le monde est mieux que moi Géraldine Garon et Solen Montanari
36 / Sortir de l’adoration du produit Dissiper les ruminations du veau d’or : les clés du traitement des addictions David Vergriete et Alexandrine Halliez
ESPACE DOULEUR DOUCEUR
46 / Introduction Gérard Ostermann
50 / Cris et hypnose Répondre aux cris des personnes âgées grâce à l’hypnose Hélène Pousset Abbouchi
58 / Autohypnose pour mon épaule gauche (rupture de la coiffe des rotateurs) et le couple hypnose/fascia Nelly Cadra
73 / DOSSIER REGARDS SUR L’HYPNOSE
74 / Voyage IRM au coeur de l’expérience hypnotique. Exploration de la portée clinique de l’hypnose Jean-Philippe Cottier et Valentin Lefèvre
84 / L’hypnose et le dormeur éveillé Entre songe et pensée Alexandru Cupaciu
88 / Hypnose de spectacle : bénéfices ou dangers pour le sujet Stéphane Radoykov
94 / Une rencontre Être avec... Roxane Yvernay
RUBRIQUES
- QUIPROQUO
102 / Rencontre S. Colombo, Muhuc BONJOUR ET APRÈS...
106 / Marie, ou l’accompagnement d’une patiente lors d’un traitement de cancer Sophie Cohen LES CHAMPS DU POSSIBLE
110 / Ce que le corps ne dit pas, mais que l’hypnose écoute : croire pour transformer Adrian Chaboche CULTURE MONDE
114 / L’appel de l’âme Venir au monde dans le village Hmong de Cacao Alice Mancinelli
LIVRES EN BOUCHE
120 / J. Betbèze, S. Cohen
125 / ESPACE FORMATIONS
Illustrations: Florence CADÈNE